Devenir entrepreneur et lancer son entreprise reste une aventure grisante. Faire le saut dans le domaine de la restauration, un pari risqué. Assumer notre désir de devenir un incontournable pour la communauté tout en sachant qu’on sera un commerce de proximité et que nous n’avons pas les ambitions internationales, c’est hautement difficile. Car les banques et autres créanciers espèrent que notre prospérité créera de nombreux emplois et que les bénéfices vont rejaillir sur toute l’économie de la région.
En vérité, les institutions n’apprécient pas vraiment les microentreprises du domaine de la restauration. L’alimentation, un peu plus, car il y a matière à innover, de l’expertise plus technique en dessous des métiers qui touchent à la gestion et à l’agriculture. Le spectre est large en alimentation. La restauration, c’est autre chose.
Je me suis fait dire non quelques fois à des demandes de financement par ma propre institution bancaire qui m’a carrément dit qu’ils avaient atteint leur cota d’aide aux établissements de restauration pour l’année et que bien d’autres ayant des millions de chiffre d’affaires s’étaient vus refuser et donc que je n’avais aucune chance, pas la peine de remplir une demande.
Que puis-je faire alors si je veux acheter de l’équipement pour développer mon affaire? On vous dirige vers les cartes de crédit. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il faudrait peut-être que les agences de publicité cessent d’illustrer l’aide aux entrepreneurs par des baristas aux dents blanches, tout sourire, devant leur rutilante machine à café, bras croisés et irradiants de fierté sous le titre « Parce que nous, on aide ceux qui ont un rêve! Financement et conseils. Banque Blablabla ». Elles citent en exemple un domaine que les banques ne soutiennent pas. Les revenus d’un commerce de quartier, comme le mien et comme tous ceux des environs, proviennent donc presque exclusivement des ventes directes. Le client est au centre de nos opérations. Plusieurs restaurateurs ont lancé des cris du cœur sur les médias sociaux dans les derniers mois, le ton enragé, le point sur la table : « Venez manger chez nous! Sinon on va fermer! »
Heureusement, je n’en suis pas là. Personnellement, je ne me sentirais pas à l’aise de déposer la précarité de mon commerce sur les épaules de ma clientèle. Je n’ai pas à lui faire sentir qu’il pourrait être responsable si ça va moins bien. Tout le monde court après ses sous, réinvente son budget au fil des mois et des imprévus, économise, retient son souffle vers le 25 de chaque mois. Moi aussi, je retiens mon souffle. Surtout quand les mautadine d’enveloppes brunes de Revenu Québec se pointent dans mon courrier. Mon comptable me l’a dit : personne ne les aime ces enveloppes-là. Parce que le coût comptable et fiscal pour être en activité est tel que quand tu sens que tu as trois dollars de surplus à la fin du mois, quand tu es à jour dans tes paiements, que ton loyer, ton internet et ton électricité sont mis de côté, que tes salaires ont été versés et qu’il te reste trois dollars dans tes poches, tu reçois ton avis de cotisation ou ton rapport de taxes. Et là, tes trois dollars s’envolent, car tu en dois des milliers. Alors oui, on peut parfois trouver cher un produit ou un service lorsqu’on regarde les prix. Mais dans ce prix, on y retrouve toutes les dépenses inhérentes à la tenue de nos activités.
Cette chronique n’est certes pas une complainte; j’assume mon choix et mes décisions d’affaires, mon menu et la manière dont je mène ma barque. Mais, j’écoute les prévisions des économistes et je m’inquiète : mon chocolat chaud est délicieux, mais coûteux? Absolument. Car le coût du chocolat est passé de 75 $ les 5 kilos, lorsque j’ai ouvert il y a quatre ans, à 197 $ aujourd’hui. Le sucre? Augmenté. Le beurre? Augmenté. Et malheureusement, comme microentreprise, je ne bénéficie pas de coûts ridiculement bas de la part de mes fournisseurs, me permettant des marges extraordinaires. Moi aussi, je paie cher mes ingrédients.
Je suis admirative pour tous ceux qui se lancent dans ce métier pourtant plein d’avenir et de perspective. Ravir le palais de ses clients, être créateurs d’expériences, générateurs de bons moments : que voilà une profession stimulante. Dans une vision plus large, j’espère que les prochaines générations ne se laisseront pas décourager par les écueils de l’entrepreneuriat, quel que soit le domaine. La paperasse effraie, les tâches administratives sont lourdes et complexes; elles en découragent plus d’un. Toutefois, ces prochaines générations devront tenir bon, s’accrocher, faire des sacrifices. Travailler vingt fois leur plan d’affaires, convaincre les incrédules et défoncer des portes. Aller chercher leur client un à un et ensuite redoubler d’efforts pour les garder. Oui, elles devront tenir bon, surtout les cinq premières années. On dit que ce sont les cinq premières les plus difficiles et que la majorité ne passe pas le cap des trois ans.
Pour mon commerce à moi, en 2026, ça en fera quatre. Fiou! Et c’est grâce à vous.


