Se dépêcher à ralentir

Nous avons hâte que la journée finisse et encore plus que la semaine soit derrière nous. En novembre, hâte aux vacances de Noël et en janvier, hâte à la semaine de relâche scolaire. Après Pâques, on commence à rêver à l’été. Dans un spectre plus large, on planifie la retraite. On voit loin. On le fixe, ce petit bonheur luisant, tout là-bas, et qui sera devenu immense et parfait au jour J. Et pendant ce temps, on court, on court, on court.

Je me souviens qu’en octobre dernier, je me suis tournée vers une collègue pour lui dire « Vite que Noël soit passé, je vais pouvoir ralentir après ». Quel drôle de constat : être pressé de se rendre à un moment où on le sera moins. Pourtant, c’est dans l’ère du temps « apprendre à vivre au jour le jour ». « Prendre son temps ». « Savourer le moment présent ». Mais on fera ça plus tard. Après la brassée de lavage, le ménage du garage et les mille tâches du quotidien. Ou après ce gros projet au travail. On lèvera peut-être le pied la semaine prochaine, le mois prochain…

Maman, pourquoi c’est moi?

Pendant que nous courrons dans tous les sens et que nous nous agitons, nos enfants nous regardent, perplexes. J’ai toujours trouvé adorable la réplique d’un petit garçon qui demande à sa maman : « Pourquoi, lorsque TU es en retard, c’est MOI qui dois me dépêcher? » Ou bien « Pourquoi, lorsque TU es fatiguée, c’est MOI qui dois aller se coucher? »

C’est l’un des aspects de l’enfance que j’envie, cette façon de passer au travers des journées avec une seule préoccupation : celle d’être heureux, là, maintenant. Il y avait quelque chose de magique le samedi matin, à cette époque bénie où nous pouvions nous lever à l’heure qui nous tentait. Bien entendu, pas trop tard, car jouaient les dessins animés à la télé. Se prélasser en pyjama, jouer à ce qui nous plaisait, sans horaire, sans stress. Décider sur un coup de tête qu’on ferait une virée à vélo pour voir si Stéphanie ou Simon était disponible pour aller au parc. On avait le luxe de pouvoir s’ennuyer, ne rien faire, juste rire et perdre son temps. Ne rien faire de constructif, aucune activité éducative. Aucune stimulation visant à apprendre ni à comprendre. Seulement être bien. Dans sa peau, dans sa tête.

Une fois adultes, nous devenons adeptes du multitâche et les professionnels du « joindre l’utile à l’agréable ». Écouter un film, tranquille, installée sur mon divan un dimanche pluvieux? Non. Mais si c’est pendant que je plie le linge, ça va. Écouter de la musique que j’aime? Si c’est en lavant le plancher, c’est OK. Mul-ti-tâche. C’est alors que je me dis que, peut-être, quand je serai à la retraite, j’aurai le loisir de revenir à ces activités qui me plaisent tant avec légèrement moins de responsabilités. Toutefois, je n’ai pas envie d’attendre à plus tard. Je ne tiens pas à espérer la retraite. Et surtout, ne pas trépigner d’impatience pour que mes enfants soient plus grands, histoire de récupérer ce temps si précieux. Parce que si je deviens si pressée de me projeter dans l’avenir, je crains de ne pas voir ce qui se passe maintenant. Et il est hors de question, une fois rendu à cette destination temporelle, de regretter le passé. De me lamenter que je n’ai pas vu les années passer.

Alors, quoi faire, me demanderez-vous?

Eh bien, ce n’est pas pour me vanter, mais j’ai entamé une nouvelle philosophie de vie : je suis là, maintenant. C’est comme si je m’encrais au moment présent, à un moment précis. Il y a trop d’impondérables et d’imprévus. Trop d’éléments ou d’émotions qui nous bousculent et sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. C’est bien normal que certains matins, ce soit le branle-bas-le-combat et qu’à l’heure des devoirs, avant souper, tout se complique. C’est normal qu’au boulot, ça ne se passe pas toujours comme on voudrait. C’est normal d’être en retard ou insatisfait. De temps en temps. Pas tous les jours. Je ne veux plus être à bout de souffle comme jadis.

Vilain Pingouin le chante si justement

Quand on regarde vers son passé
On s’rend compte qu’y a rien à oublier
Mais on a peur de s’avancer
Et on se laisse enraciner

Parce qu’on passe à travers sa vie à coups de journées
La seule chose qu’on veut garder, c’est l’droit de rêver.

Je refuse de me rendre jusqu’à ressentir cette mélancolie poignante et ces regrets amers. Alors, de plus en plus souvent, je m’arrête, je dépose ma guenille et je m’assois, j’écoute une chanson que j’aime en savourant la musique, sourire aux lèvres. Je m’installe sur le divan pour regarder mes enfants jouer, simplement. Parfois, lorsque j’arrive de travailler le soir, je m’arrête sur le chemin entre la voiture et la maison et je lève les yeux au ciel. Je me surprends à compter les étoiles, à inspirer à plein poumon. J’ai redécouvert le plaisir de patauger dans un bain moussant. Ou encore de lire un magazine en sirotant un café, le dimanche matin, au milieu d’une maison en pagaille. Alors, vous dire à quel point, le lundi, je suis de bonne humeur!

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