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Qui boira verra ! La Croatie et un souhait aussi…

L’action se passe sur un autre continent, en Croatie plus précisément. Quelque part sur la côte, un village isolé, et l’envie, la curiosité toute simple de déguster. Mais pourquoi avoir fait demi-tour ayant passé tout droit devant ce discret et modeste vignoble?  De la vigne, des domaines, il y en avait tant, et pourtant…  Toujours est-il que le hasard, pour ne pas dire le destin, m’y a emmené et comme rarement, puissamment, j’y ai été soufflé, marqué…  Histoire d’une rencontre devenue révélation.  De 30 minutes dans une vie.  Même si je croyais fermement le savoir déjà, c’est à ce moment précis que j’ai compris…

 

Vinarija Bartulović au bord de la route c’était écrit.  Aucune voiture dans le stationnement garée, on prend la chance d’entrer. Un enfant jouant dans la cour nous aperçoit et file vers son père pour l’avertir de notre présence.  Est-ce que l’on peut déguster demande-t-on?  Et celui-ci d’ouvrir grande la porte de sa cave en guise d’invitation.  Dire que je ne m’attendais à rien relève de l’euphémisme.  Tout ce que j’avais goûté jusque là en Croatie étaient au mieux de simples petits vins, corrects et honnêtes, sans plus.  Comme si malgré le climat idéal et des cépages indigènes aux noms inconnus et piquant ma curiosité, la magie n’opérait pas…  Faut dire qu’avec 14 millions de touristes par année en Croatie pour 4 millions d’habitants, les chances étaient bonnes de se faire arnaquer.  Toujours ce même paradoxe by the way; le touriste en quête d’authenticité qui, à force du nombre, finit par la tuer.  Local wine, local wine de leurs piquettes qu’ils disaient, et ça fera 20 euros s’il vous plaît…  Et les touristes sans rechigner de payer et en choeur de faire bêêêêêê…  Mais trêve de bavardage, nous voilà accoudés au comptoir, verre à la main, s’accrochant nonchalamment à un mince espoir.  Pas que l’on cherchait vainement la perfection, simplement du bon vin, une vrai signature de vigneron.

 

C’est au premier nez du premier vin que j’ai tout de suite su.  Et sans même y avoir goûté, enfin, nous avons trouvé!  Ça sentait les fleurs, les épices et les fruits.  Et surtout y’avait cet éclat, ce je-ne-sais-quoi de supplément d’âme qui ne s’invente pas.  À la première gorgée les frissons m’envahirent,  j’avais le corps et les papilles en délire… Et les autres bouteilles suivirent, mêmes émotions.  Pas mêlant, tout était bon, presque grand.  Du travail de géant.  J’en devint même un instant apathique, consterné, étourdi.  Mais où diable est-ce que je suis?  Et comme premier réflexe m’étant d’un coup réveillé, à ma grande honte, j’ai sorti celui du Yankee, déformation professionnelle, je travaille à la SAQ dans la vie… De ce si formidable vin je vous vendrais facilement d’où je viens 5 à 10 caisses par semaine monsieur le producteur!  Y’a tellement de demande pour des vins comme ça par chez nous!  Et celui-ci de me regarder, nullement impressionné, esquisse un sourire et me lance doucement: je produis environ 15 000 bouteilles par année.  Quelques milliers sont pour moi, ma famille, mes amis.  Le reste est vendu ici et là dans quelques magasins aux alentours.  Vous êtes bien gentils, mais ça ne m’intéresse pas.  Exporter?  Oui mais après, qu’est-ce que je vendrai?  Je pourrais produire plus, oui mais pourquoi?  Ça me prendrait un plus gros chai, des employés, de la machinerie.  Vous savez, je fais tout seul ici.  Voyez là-haut, y’a des oliviers, j’en fais de l’huile, ça vient aider.  J’oubliais, j’ai des chèvres aussi.  Pour moi ici, c’est le paradis.  Mon arrière grand-père possédait cette terre et à mes enfants à mon tour la lèguerai.  Et la petite, muette et sage à ses côtés me sourit…

 

Je fis achat de quelques-uns de ses flacons, lui serrai la main avec émotion et partis.  Aussitôt la porte franchit, mes genoux ont fléchit et des larmes que je ne pouvais refouler se sont mis à couler…   

 

Mario Bartulović est son nom et toute ma vie de lui me souviendrai.  La leçon reçue ce jour là résonne encore en moi.  Une leçon de dévouement, de simplicité.  De résistance et de dignité.  De ce que la ruralité a de plus pur et de plus grand à donner.  Habiter sa terre, pouvoir en vivre, l’aimer, la sublimer…

 

À travers ce billet de début d’année, avec vous ce moment j’ai voulu partager.  Parce qu’ici aussi, autour de nous, y’a des Mario  plein les villes, plein les champs.  Partout. Dans leurs ateliers ou au bout des rangs.   À l’heure des Wal-Mart, Amazon, des Costco, des sociétés qui capitalisent et délocalisent, il serait bien que l’on puisse, collectivement, leur permettre de continuer à vivre dignement, passionnément.  Et à leur façon tranquillement de régner.  Puissamment exister.

 

Merci Mario…