Vers la fin des années 80, alors que je suis enseignant au secondaire, on me propose un poste de conseiller pédagogique en milieu carcéral, poste que j’ai accepté et occupé une quinzaine d’années. On m’avait alors affecté aux écoles des pénitenciers fédéraux de Laval et de Sainte-Anne-des-Plaines. Le secteur de l’éducation étant de juridiction provinciale, le Service correctionnel du Canada (S.C.C) se devait de confier cette mission aux commissions scolaires québécoises. Malgré le fait que j’avais de nombreux contacts avec les détenus, mon rôle se limitait essentiellement à l’aide aux enseignants en formation générale. Orthopédagogue de formation, les profs me référaient à l’occasion des étudiants en difficulté que je rencontrais individuellement afin d’établir un plan d’intervention.

Une dictée en prison

Le fonctionnement des écoles en prison est en partie calqué sur le modèle en vigueur à l’éducation des adultes dans la population régulière. Le mode opératoire est toutefois plus lourd en milieu carcéral. Ainsi, le prof, estimant que son étudiant est apte à passer une dictée de sec.1, par exemple, communique avec la c. s.* et fixe un rendez-vous. Un examinateur se rendra sur place, remettra une cassette à l’étudiant et ce dernier s’exécutera à l’aide d’un magnétophone et d’écouteurs. L’opération terminée, ce dernier remet sa production écrite, laquelle sera corrigée à la c. s.* et les résultats acheminés par courrier. On procède ainsi afin d’éviter au prof. d’être soumis à des pressions potentielles du détenu quant à la réussite de son test.

Une histoire ravivée

A à la lecture récente du récit de Daniel Renaud, journaliste dédié aux affaires criminelles, je redécouvre le périple invraisemblable de Raymond Boulanger (1948-2024). Ce pilote québécois, originaire de Rimouski, s’engage alors dans une aventure rocambolesque digne d’un film d’action. À bord d’un Convair 580, il transportera 4000 kilos de cocaïne, lors d’un vol sans escale, de la Colombie jusqu’à Casey, petit bled de la Haute-Mauricie. Il sera alors accompagné d’un copilote, d’un mécanicien et d’un manœuvre chargé du ravitaillement en vol, en disposant de 45 barils d’essence de 170 lb chacun. Juan Carlos Montes-Restrepo est le copilote et José Gonzales, le chargé du ravitaillement.

Un cas d’exception

Un jour, mon patron me fait une demande inhabituelle. Il m’explique alors que deux détenus d’Archambault, de langue maternelle étrangère, souhaiteraient qu’à l’avenir, une personne de la c. s.* puisse procéder à la dictée de vive voix, la cassette ne leur permettant pas de bien comprendre les mots. J’accepte sa proposition. Le jour venu, on me présente les deux candidats, soit le copilote de Raymond Boulanger, monsieur Montes et le chargé du ravitaillement en vol, monsieur Gonzales.

Des échanges harmonieux avec mes deux élèves

Au cours des mois suivants, je rencontre périodiquement mes deux larrons. Ces derniers procèdent de la même philosophie. Ils se disent « tant qu’à faire du temps, on a choisi de travailler pour nous en allant à l’école, plutôt que de passer la “moppe” dans les corridors ». Dans ce milieu, je ne pose pas trop de questions, mais j’écoute attentivement ce qu’ils veulent bien me raconter. Montes est un gars éduqué et courtois. Toujours bien mis, il réussit avec succès toutes les épreuves que je lui présente. Durant la pause matinale, je l’accompagne dans la cour intérieure de la prison. Il en profite alors pour me donner des cours de navigation et des règles à suivre quant aux phénomènes météo. Sans le dire explicitement, il me parle de la répartition de la charge dans un aéronef. Je présume qu’il avait en tête ses barils de pétrole.

Gonzales, de son côté, m’a toujours étonné par sa bouille rieuse. Le croisant un jour dans les corridors, je lui demande : « Comment fais-tu pour être toujours de bonne humeur? » Et de me répondre : « Ça va bien dans ma tête ». Ce dernier était toutefois moins doué que Montes. Il échouait d’ailleurs à la plupart de ses tests. Au cours de ces rencontres, je lui demandais souvent de me traduire en espagnol des mots que je lui dictais. Curieux de connaître ses résultats après chaque épreuve, j’étais contraint de l’informer de son échec. Il riait de bon cœur lorsque je lui disais à la fin : « Tu sais mon Gonzales, j’ai avantage à te couler souvent, car je veux apprendre l’espagnol ». Parfaitement conscients de leurs crimes, ces derniers purgeaient leur peine sans faire d’esclandres.

Loin de moi l’idée de glorifier ces derniers, mais plutôt de raconter une histoire rappelée à ma mémoire grâce au récit particulièrement bien étoffé de Daniel Renaud.

  • *Commission scolaire