Les mots pour le dire *

Depuis quelques années déjà, pointe à l’horizon une mouvance visant à réformer l’orthographe ainsi que les nombreuses règles syntaxiques qui régissent la langue française. Pendant de longues années, tant au primaire qu’au secondaire, c’est à travers un nombre incalculable de dictées que je me suis fait suer et que j’ai dû trimer dur pour apprendre à orthographier et à conjuguer correctement mes participes passés. Je ne vais donc pas accepter aujourd’hui de me faire dire que j’ai fait tous ces efforts inutilement. J’ai encore en mémoire les quelques coups de règle reçus sur les doigts au cours de nos dictées quotidiennes. Face à cette menace, j’estime avoir des droits acquis et je refuse d’apprendre une nouvelle grammaire. J’accepte volontiers d’alléger mon alimentation en bannissant le sucre et le mauvais gras, mais pas de niveler par le bas les règles et le contenu lexical de la langue française. À ce chapitre, j’ose espérer que l’Office québécois de la langue française viendra à mon secours.

 

Certes, l’apprentissage de notre langue est une discipline exigeante, une sorte de gymnastique digne d’un sport olympique, mais il n’est pas question pour moi d’y renoncer. Ce n’est pas parce qu’une nouvelle génération se rebute à l’idée de se conformer aux règles établies que j’entends me replier. Je serais même prêt à prendre la rue et à me joindre à des carrés rouges, réunis au parc Émilie Gamelin. Même si le mot joual figure déjà au dictionnaire et que je puis maintenant « atler mon joual » pour aller à la grand-messe, chu pas capable de dire que sé bo! De plus, si je devais accepter les si j’aurais, je crois que je deviendrais athée.

 

Ma vision de l’évolution de la langue française pourrait avantageusement s’illustrer au moyen d’un histogramme, vu ses hauts et ses bas. Au cours des dernières décennies, j’ai pu observer des changements positifs quant à la langue parlée au Québec. Dans ma jeunesse, notre discours était truffé d’anglicismes dans bien des domaines, même si nous savions orthographier et accorder convenablement nos participes passés.

 

Anglicismes usuels

Sans fournir un inventaire exhaustif des nombreux anglicismes à la mode dans le passé, je me limiterai aux sports, à la cuisine et à l’automobile. Au hockey, on parlait des goals, du puck et des slapshots. Chez nous, dans la cuisine, le comptoir, c’était la pantry, l’évier, c’était le sink. L’automobile occupait le premier rang pour l’abondance de termes anglais, greffés à ce moyen de transport incontournable. Je me souviens d’avoir vu un jour, deux ardents amoureux se caresser sur le hood du char. Heureusement que ça ne provoquait pas trop de brume dans le windshield, sinon il aurait fallu actionner les wipers. Souvenons-nous de Jean Charest qui avait adopté le slogan « Avoir les deux mains sur le volant » durant sa campagne électorale. Si ce dernier avait été en politique à cette époque, il aurait souhaité avoir les deux mains sur le steering.

 

Actuellement, l’Académie française, gardienne de la langue de Molière, s’inquiète de la dégradation de la langue par un usage massif d’anglicismes. À titre d’exemple, Arielle Dombasle, actrice et chanteuse française récemment de passage à la télévision québécoise, avait enrichi notre vocabulaire en parlant du ticketting plutôt que de la billetterie. Et que penser d’une émission populaire au Québec intitulée La voix, qui aura pour nom The voice en France. J’aimerais que l’on m’explique! La littérature française regorge pourtant de modèles et d’illustres personnages qui se sont exprimés avec des mots et des expressions à la fois riches et savoureuses. D’instinct, me viennent à l’esprit des noms tels Yves Duteil, George Brassens et Marcel Pagnol. Avec des termes imagés, Yves Duteil nous a fait cadeau un jour d’une chanson intitulée La langue de chez nous, débutant par « c’est une langue belle… » Il vaudrait la peine que vous la réécoutiez attentivement. Dans la bouche de Brassens, dire des sottises devient garrocher des gauloiseries.

 

Parlant de langue belle, je ne puis m’empêcher de citer de mémoire un événement ayant eu lieu un jour entre Fernandel, Marcel Pagnol et un ami commun du nom de Jeanson. Au cours de cet incident, Fernandel avait blessé profondément Jeanson et ce dernier avait confié à Pagnol qu’il avait l’intention de mettre son pied au cul de Fernandel à la première occasion. Désireux de prévenir Fernandel des plans de Jeanson, Pagnol s’était exprimé en ces termes « Mon cher Fernandel, par ce geste préventif, je veux te dire qu’entre le pointu du soulier de Jeanson et l’arrondi de tes fesses, j’ai voulu glisser le coussin de mon amitié ». On est loin du ticketting. De toute évidence, Pagnol avait trouvé les mots pour le dire. On pourrait en dire tout autant de la poésie d’un Gilles Vigneault ou d’un Félix Leclerc. J’aurais aimé poursuivre mon plaidoyer en vous entretenant du langage internet, mais l’espace me manque et tsé man, le français sé bin bo mais « ya d’autes choses dans vie! »

 

Enfin, je ne puis conclure avec ma prose habituelle sans faire un clin d’œil aux amoureux. Ainsi, si un jour vous projetez d’enlacer et d’embrasser votre dulcinée avec la langue de chez nous, dites-vous que ce sera tout aussi enivrant de vous répandre sur le capot de la voiture que sur le hood du char.

 

*Titre emprunté à l’œuvre de Marie Cardinal.

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