
Depuis peu, je sens une anxiété nouvelle me gagner. Ce n’est pas tant la maternité en tant que telle; je n’ai pas commencé à craindre pour mes petits au premier jour de leur vie, hypersensible au point de devenir mère poule.
Généralement, j’ai confiance en cette existence, en la nature, en la terre et en l’Humanité. J’aime à croire que mes chérubins feront leur chemin à leur rythme, selon leurs forces et leur caractère, affrontant les épreuves à leur manière.
Cette confiance a cependant commencé à se fissurer il y a quelques mois. C’est d’une grande subtilité. De petites craintes qui s’infiltrent dans le quotidien. Mon douze ans qui rentre au secondaire, me remplit de fierté. En même temps, cette période de grands bouleversements est faite d’une pléiade de « j’espère que… » « J’espère qu’il ne se fera pas intimider, j’espère qu’il ne touchera pas à la drogue, j’espère qu’il ne se fera pas de mauvais amis… ». Jusqu’à ce que mon garçon me dise, les yeux doux, un brin fanfaron : « T’inquiète donc pas ! Ça va bien aller ! » Et, trois semaines plus tard, je dois admettre que ça va bien et qu’il est heureux.
Alors, d’où me vient cette peur au ventre ? Des changements climatiques ? De la direction totalement alarmante que prennent certains pays ? Des
terroristes qui terrorisent ? Des criminels qui croiseraient la route des gens que j’aime ? Des catastrophes naturelles ? La peur qu’un incendie ravage ma maison ? La peur de me découvrir une maladie gravissime ? À ce compte-là, j’ai toujours pensé que si je m’arrêtais à chacune de ces craintes, je ne sortirais plus de chez moi et j’obligerais ma famille à vivre cloîtrée. Alors, prenons des risques, vivons à fond et faisons-nous confiance ! OK ! Oui, faisons ça ! Faisons-nous confiance.
Je répète donc la question : d’où me vient cette peur au ventre ? La plus évidente, la plus terrifiante qui soit, pour moi, est celle de perdre un enfant. Je ne peux même pas le concevoir. C’est inimaginable. Et si, jusqu’à dernièrement, cette peur ratissait large dans toutes les menaces existantes ? Il y en a une en particulier qui me tétanise : je redoute le jour où l’un de mes enfants se fera frapper de plein fouet devant chez moi. C’est violent. C’est limpide. J’ai identifié le danger suprême, l’ennemi ainsi que le lieu. J’ai même des heures précises à vous donner : 15 h 35 et 17 h. C’est le moment où l’autobus scolaire s’arrête pour faire descendre mes enfants.
À quelques reprises, dans ces chroniques, je vous ai confié que devant chez nous, ça roule vite. Et depuis la rentrée, j’ai été témoin de largesses de la part des automobilistes dans une foule de situations : vitesse, arrêts, dépassements, etc. Pour aller au café, je suis sur la route entre 5 h 30 et 6 h 15 le matin. À cette heure-là, où il fait à peine clair, on me fait nettement sentir que rouler à la limite de 50, que faire les arrêts obligatoires et que ralentir quand un chevreuil traverse la route sont des comportements totalement imbéciles. On me dépasse en fou, on me fait des appels de phare, on me regarde de travers. Alors, je ne vous dis pas quand les autobus scolaires se mettent à circuler !
J’ai alors envie de vous dire que ce sont vos enfants qui montent et qui descendent, qui traversent la rue, qui nous font confiance. Les feux rouges et orange clignotent, la barre se déplie à l’avant : de quel droit passez-vous quand même ? Je l’ai vu de mes yeux et j’ai ressenti une rage sans nom. Dents et poings serrés, je hurlais comme une folle. Êtes-vous à ce point trop pressés ou trop distraits pour ignorer ce mastodonte jaune illuminé de partout et qui vous demande d’attendre un moment pour que nos jeunes se déplacent ?
Chaque année, nous devons faire une demande au Centre de services scolaire pour que l’autobus fasse descendre mes enfants du côté de la maison, pour éviter qu’ils aient à traverser. C’est accepté pour les jeunes du primaire, mais pas pour mon douze ans. Notre rue est dangereuse, à la fois dans le bas d’une côte et dans le creux d’une courbe. Nous sommes donc là, nous les adultes, sur le bord de la route, bras croisés, afin de nous assurer que nos enfants puissent rentrer en sécurité. Le jour où une voiture décidera de contourner ou de ne pas arrêter, j’espère que je serai soudainement devenue Wonder Woman et que je pourrai me jeter devant la voiture dans un acte héroïque.
En espérant que jamais ce jour maudit ne vienne, je suis là, bras croisés. Je regarde les voitures passer, souvent trop vite. Je vois l’autobus arriver de loin. J’inspire à fond. Encore quelques instants et ils seront à la maison.

