
Sans être particulièrement grande, ma maison reste spacieuse. Mes parents habitent leur appartement au deuxième et partagent avec nous les aires du rez-de-chaussée. On a de l’espace, on peut souffler, se trouver un petit coin pour vaquer à nos occupations en solo.
Et puis, trois enfants, ça s’éparpille à tous les étages, quatre adultes aussi, d’ailleurs. Ce qui fait que, depuis quelques années, j’ai aménagé mon coin bureau dans ma chambre. Parce que toutes les pièces ayant pour caractéristiques une porte et une fenêtre étaient déjà occupées et que travailler assis sur la toilette ne me plaisait pas tant, la chambre m’a semblé une bonne option. Un petit coin juste à moi, pour écrire, faire l’administration du café, dessiner même. Un téléviseur, un lit, mon imprimante. Ce n’est absolument pas à la hauteur de Mariette Clermont ni de Roche Bobois, mais l’environnement me plaît. Et sur MA table de travail, il y a MES crayons de couleur que j’ai soigneusement aiguisés, MON matériel d’artiste, etc., etc.
Au fil des années, remarquant l’intérêt de mes chérubins pour la chose artistique, chaque anniversaire ou fête est propice à renflouer leurs réserves et, dans leur atelier d’en bas, je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il doit y avoir un échantillon plutôt fourni de tout ce qui se trouve dans un Omer DeSerres. Il y a de quoi motiver leur créativité jusqu’à ce que ma sept ans en vienne aux Beaux-Arts. Et, bien entendu, dans un fouillis monumental; de sorte que tous les emballages de pastels, de colle chaude ou de papier construction qui ne sont pas encore ouverts sont, quelque part, perdus sous l’amoncellement de retailles et de crayons de bois aux mines usées.
Ayant eu l’idée peu lumineuse d’inviter les mousses à dessiner avec moi, dans ma chambre, je me suis fait prendre au piège. Ça a commencé par des samedis pluvieux, où je devais travailler à mon ordinateur. Comme je les voulais près de moi, car je m’ennuyais : Vous voulez venir dessiner avec maman? Mignons, les enfants s’installèrent en face de moi et je leur permis d’utiliser mes crayons si bien rangés par ordre de couleur. L’expérience se renouvela sporadiquement, et le plaisir d’être ensemble était toujours au rendez-vous.
Jusqu’à ce jour où je devais me concentrer : Vous avez tout ce qu’il faut en bas. On vous a acheté la moitié du Hachem à Noël, alors go! Sortez de ma chambre et allez vous exciter sur vos chevalets! Et puis, ce qui devait arriver arriva. Je rentrai un soir et trouvai mon bureau, mon havre de paix, en pagaille. Légère frustration oblige, je leur défendis de retourner bricoler dans ma chambre. Ils avaient tout l’espace de la maison, mais celui-ci était réservé à maman. C’est mon nid, mon petit coin à moi. Vous comprenez? Pourtant, moi, ce que je comprenais, c’était l’attrait d’un endroit propre, lumineux, où tout est bien rangé, où on n’a qu’à choisir la couleur et créer.
Bizarrement, j’ai eu ce même sentiment lorsque je suis entrée dans la remise de mon père, dernièrement. Les outils, les rallonges, les pots de peinture : tout, bien exposé au mur, à espace régulier. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Toutes les boites étiquetées sur des tablettes ultra garnies. Une mini quincaillerie. La caverne d’Ali Papa, comme je l’appelle. Moi qui ne sais pas me servir d’une perceuse, j’étais tellement inspirée au milieu de tout ça que j’aurais commencé à gosser n’importe quel bout de bois, là, sur le champ.
Nos parents ont souvent une rigueur qui nous fait défaut, dans un aspect ou l’autre de notre vie. Ça semble si facile quand on les regarde avec nos yeux d’enfant. On les envie d’être si ordonnés, si droits, si connaissants. Peut-être que plus tard, mes enfants se souviendront des quelques épisodes à dessiner avec les beaux crayons de maman, en oubliant tous ceux que je leur ai achetés, à eux… Seraient-ils assez intelligents et ratoureux pour user les miens tout en épargnant les leurs? Non… vous croyez?

