Des milieux de travail à réinventer

Tricofil est une expérience nouvelle, une utopie, qui fut vécue par les travailleurs et la population jérômienne et québécoise en 1975, il y a donc 50 ans. Jacques Grand’Maison, professeur de théologie à l’université, est l’un des principaux intellectuels qui appuya cette aventure. En tant que prêtre, il connaissait et voulait aider ses concitoyens, qu’il considérait comme aliénés, dominés et exploités.

 

Grand’Maison a exercé son apostolat dans des mouvements sociaux de base, « le monde populaire », surtout à Saint-Jérôme, pendant 15 années, avant d’écrire ce livre en 1974. Il nous fait part de ses réflexions et nous propose dans ce livre « une réflexion critique de type philosophique ». Il fait preuve de créativité en présentant une recherche-action et son « caractère inchoatif », loin des travaux universitaires. Il vise à réinventer des milieux de travail plus valorisant pour les travailleurs. Pour lui, le travail est une composante essentielle de l’être humain. Il se réfère à Karl Marx pour qui « Le travail est l’activité propre du travailleur, l’expression personnelle de sa vie ».

 

Un nouveau système sociopolitique

Il commence par informer des expériences positives qui ont eu lieu ailleurs dans le monde. Il cite Albert Meister et l’autogestion yougoslave. Il mentionne les grands penseurs qui critiquent le travail moderne, jugé aliénant : Yvan Illich, George Friedman, J-K Galbraith, Aldous Huxley, R. Dumont, Robert Skinner, Léon Dion et Karl Marx. Grand’Maison envisage « l’instauration d’un nouveau système sociopolitique ». Il utilise le vocabulaire particulier de ces penseurs, influencé par Mai 1968, l’attrait de la créativité et les praxis vécues. Il propose « une approche plus analytique de la praxéologie du travail » et les expressions populaires à la mode chez les ingénieurs sociaux du début des années 1970 : coffre à outils, animation, éduquant, schémas explicatifs, etc.

 

Grand’Maison décrit bien les différentes tendances que l’on retrouve chez les ouvriers : les sécuritaires, les conformistes, les arrivistes, les libertaires, les réformistes, les radicaux, les réactionnaires et les utopistes. Le projet de société idéal doit réunir tous ces gens. Il explique les différentes qualifications qui identifient les dirigeants : les populaires, les charismatiques, les politiques, les militants, les saboteurs, les autocritiques, etc.

 

L’autodétermination et l’autodéveloppement

Il se réfère à son livre précédent : Les nouveaux modèles sociaux. Il cherche à élaborer un projet de société idéale comme Karl Marx et les grands idéologues du XXe siècle qui rêvaient de créer un Homme nouveau. Toutefois, il précise : « Nous ne rêvons pas l’homme [total] des sociétés primitives ou l’autosuffisance de la commune idéalisée» comme le souhaitait Jean-Jacques Rousseau. Grand’Maison souhaite que les ouvriers en arrivent à contrôler leurs lieux de travail. L’autodétermination et l’autodéveloppement collectif impliquent un rejet des hiérarchies, qui nécessite chez les travailleurs une fonction critique libératrice, la création collective et un nouveau statut de citoyen. L’important, c’est que « l’homme s’autoconstruit tout en construisant le monde comme il le veut, selon ses propres aspirations ». Dans ce monde idéal, « On tend à éliminer la compétition individuelle ». L’ouvrier travaille moins et consomme moins. Le travailleur mise « d’abord sur une dynamisation qualitative de son vécu ».

 

La socialisation de l’économie

Grand’Maison est un révolutionnaire. Il préconise la socialisation de l’économie, comme les théologiens de la libération, très populaire en Amérique latine à l’époque. Il rêve de lieux de travail qui seraient totalement contrôlés par les travailleurs eux-mêmes, conséquemment, les patrons et les syndicats deviendraient inutiles. Malheureusement pour lui et son œuvre, il est un penseur qui raisonne dans un monde qui résonne.

À suivre : Tricofil, l’autogestion, le sujet du tome 2.