[…]…pareillement grandes dents était autrefois une des formulations traditionnelles qui accompagnait le baiser ou la poignée de main pour célébrer la Nouvelle Année. Personne ne s’en offusquait !

Moqueries et expressions amusantes faisaient autrefois partie des marques de civilités entre membres d’une famille ou d’amis et traduisaient leur appartenance. Les nombreux surnoms, les Ti-noir, Ti-blond des Lachance, les Ma-Noire ou Noiraude des Sigouin, les Ti-lice (sic) des Félix et les Pha (sic) des Josaphat, entre autres. Ainsi que les Benzine des Nahuet, les Bani (sic) d’Albani chez les Sylvain et tant d’autres étaient de ceux-là. Ces surnoms amicaux comme ces « rimettes » et jeux de mots, sans malice, créaient une ambiance fraternelle et amicale, cultivée et nécessaire, resserrant les liens communautaires si importants en ces périodes difficiles.

Et si on vous souhaitait…
Ainsi, dans plusieurs sociétés ou communautés, d’ici et d’ailleurs, le langage populaire s’est enjolivé d’expressions que souvent, hors contexte, on peut difficilement comprendre. En Bretagne ou en Beauce française pour le Nouvel An, on souhaitait « Santé, bonheur et prospérité aussi longue que la queue d’une grenouille d’été ! » Ou encore, « Je vous souhaite une bonne année. La teigne et la diarrhée ! » Et pire, « Je vous souhaite une bonne année de pain tendre ! Et que la mie vous étouffe et que la croûte vous étrangle ! » (1) Drôles de formulations de souhaits qui, pour ceux à qui ils étaient adressés, ne représentaient rien de bien malin !

« Pain blanc » (2) de certains humoristes québécois
Dans la culture populaire, cette façon ancienne de nos ancêtres de déformer, un mot, un texte pour en créer un effet amusant, est ce que les linguistes nomment, un jeu de mots ou intertextualité (3). Dans notre culture québécoise, fruit des héritages des cultures française (4) et britannique, elle a été popularisée par les humoristes, Sol (Marc Favreau) du duo Sol et Gobelet (5), avec ses expressions à message comme : « Pour les parents, il est plus facile d’élever la voix que d’élever ses enfants. […] La justice a beau suivre son cours, elle n’est jamais assez instruite ». Celles d’Yvon Deschamps : « C’était plus facile dans notre temps, parce que nous n’avions rien. […] Aujourd’hui, comme nos enfants ont tout, ils se retrouvent devant rien ». Des dialogues de la P’tite Vie, de l’auteur Claude Meunier : « Chère Moman, j’aimerais vous remercier au nom de mon gazon pour la magnifique tondeuse… » Et ceux de Fred Pellerin : « N’importe qui vous l’aurait confirmé : le forgeron avait le pouce vert pour la chamaille. Il était de ce genre d’homme à vous faire pousser une plante de chicane avec un pépin de rien ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Musiques « trad » (6), anciennes et nouvelles
Ces jeux de mots et phrases qui font images étaient et sont encore présents dans des chansons populaires et traditionnelles. Qui enfant, n’as pas entendu chanter, sur l’air d’Il est né le divin enfant, ces paroles : « Il est né la « guédille » au nez… dans c’temps-là avait pas kleenex ! » Paroles des « turlutteries » de la Bolduc : « Oh ! oui, on en a des légumes ! Des carott’s pis des naveaux, des bett’raves pis des poireaux ! Oh oui ! On en a des beaux choux ! Des pétates pis des tomates On en a des rouges des vartes ! », de Gilles Vigneault : « À qui peut s’en servir. On offre son silence ». d’Yves Lambert, « brasse le patrimoine » et la « Malamalangue » des Loco Locass. La Sagouine d’Antonine Maillet affirme : « Qui accepte de se frotter aux renards pouilleux consent déjà à se gratter », et le groupe Radio Radio qui « invente des mots pour que ça sonne bien. La langue étant à notre service », comme lorsqu’on se « cargue dans une chaise » pour se bercer.

Et si on commençait l’année 2020, en riant ?
Revisiter ces expressions anciennes et amusantes, c’est s’amuser à se rappeler l’atmosphère conviviale où des expressions « riantes » décrivaient les scènes « amusantes » des fêtes d’autrefois. Bonne Année grand nez et beaucoup de joie, chez toi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonne année, grand nez ! (7)
Le temps des fêtes est arrivé
j’ai eu l’temps de m’ennuyer
des jokes salées
d’mon oncle Roger.
Ma mère va sortir les cuillères
la vieille guitare de mon grand-père
Ce soir on lève tous nos verres
Bonne année grand nez
Pareillement grandes dents.
À chaque année mon oncle Mario
Finit en bobettes sur l’patio
Des chicanes de fin d’soirée
De mon beau-frère trop magané
J’ai le plus gros des sapins
J’ai plus de lumières que mon voisin.

Héritage du vieux continent
Certains linguistes associent cette tradition du quolibet, comme un héritage culturel de nos ancêtres. (8) Ces chercheurs l’associent à une dissociation évolutive entre le français parisien bourgeois enseigné dans les écoles et édicté de règles (9) à celui de la langue parlée populaire du reste de la population, peu scolarisée des provinces françaises. Ainsi, à l’époque de la fondation de l’Acadie et de la Nouvelle-France, la majorité de nos ancêtres étaient des artisans et des soldats qui venaient de villes de provinces françaises. « Chacun parlait son patois de sa province, et s’essayait au français parisien que pour le commerce », avance Julie Auger. (10) Tous ne se comprenaient donc pas ! Et, comme nous le faisons encore aujourd’hui, nous interprétons à notre manière, les sons entendus.

1 : Paul-François Sylvestre, jaipourmonlire.ca
2 : Pain blanc : signifie profiter du meilleur.
3 : intertextualités : tient compte de différents éléments culturels et linguistiques pour interpréter un texte.
4 : Raymond Devos en était un maître en France.
5 : Sol et Gobelet : personnages de l’émission télévisée de 1968 à 1971, avec Marc Favreau et Luc Durand, Radio-Canada.
6 : Trad : pour folklore traditionnel.
7 : Groupe Turbo Distortion, Bonne année, grand nez https://www.youtube.com /watch?v=dwvV5lHkJdw
8 : Paul Sébillot, Revue des Traditions populaires, Paris, 2e année, tome 2, 1887, pages 563-567.
9 : Linguistes : Les Jacobins (1539), l’Académie française (1798), Littré (1871) et Larousse (1876) codifient la langue.
10 : Lucie Auger : Office québécois de la langue française.